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TU MÉRITES UN AMOUR

Lila traverse un moment difficile de sa vie, car elle vient de découvrir que son petit ami, Rémi, la trompe. Rémi part en vacances en Bolivie, non sans voir auparavant téléchargé une application de rencontres. De nouveau célibataire, Lila tente de trouver du réconfort auprès de sa bande d’amis proches, qui lui prodiguent des conseils, parfois bons, parfois mauvais, sur la manière dont elle pourrait se reconstruire après cette relation toxique…

Critique du film

Il y a des films qui ne crient pas, qui n’existent pas  pour convaincre, mais qui serrent le cœur avec une simplicité désarmante. Sorti en 2019 après une sélection à la Semaine de la Critique, Tu mérites un amour, premier long métrage d’Hafsia Herzi, récemment césarisée pour son rôle dans Borgo, est de ceux-là. 

Comment raconter la douleur si universelle, et pourtant si intime, d’un amour qui s’effondre ? Comment traduire le désordre des jours qui suivent, les larmes sans raison, les rechutes, les textos maladroits, le manque qui colle à la peau ? Hafsia Herzi, elle, ne cherche pas à l’expliquer. Elle le filme. Elle le vit. Elle le fait ressentir . À revoir, plus que jamais. 

Une première œuvre au plus près du cœur

Tourné en quelques jours seulement, avec une équipe réduite, dans l’urgence d’un désir de cinéma brut, Tu mérites un amour est né comme on écrit une lettre qu’on ne relira jamais : d’un souffle, sans stratégie, avec le cœur en mille morceaux. Un film autoproduit dans lequel Hafsia Herzi s’expose pleinement. Elle incarne d’ailleurs l’héroïne, Lila, jeune femme quittée par son compagnon, et que la caméra ne lâchera plus. Le visage inondé de larmes, les mots qui s’étranglent, les regards qui espèrent sans plus y croire : ici tout passe par le corps.

tu mérites un amour

Ce n’est pas seulement un film sur la rupture, c’est un film dans la rupture, que l’on ressent profondément. Le temps s’y dilate, s’y répète. Chaque scène semble rejouer la même douleur avec une intensité légèrement différente. Herzi ne cherche pas la linéarité, ni la progression d’un récit. Elle filme une femme qui tangue, qui retombe, qui recommence. Et c’est précisément cette sensation de réel, presque documentaire, qui rend le film si intéressant, et si percutant. 

Une mise en scène épurée et sensorielle : entre flou sentimental et frontalité charnelle

Comme son titre, emprunté au superbe poème éponyme de Frida Kahlo, Tu mérites un amour a la douceur d’un mantra, mais aussi une grande brutalité. Hafsia Herzi choisit une mise en scène dépouillée, sans esthétisation forcée, mais toujours avec une grande sensibilité sensorielle. La caméra est portée, souvent à l’épaule, au plus près du corps. Elle épouse l’instabilité émotionnelle de Lila, flottante, fébrile, toujours au bord du vacillement. 

La frontalité des scènes intimes, que ce soit de sexe mais aussi de dispute ou d’attente, n’est jamais gratuite, elle laisse transparaître les déséquillibres émotionnels, la douleur qui se mèle à une sensation de vide. Des baisers donnés sans envie. Des silences qui hurlent plus fort que les cris. Des regards absents. Des gestes mécaniques. Le style peut être considéré comme brut, mais n’est jamais brutal. On sent toujours une tendresse pour Lila que la caméra tente de suivre même dans ses moments les plus confus. 

tu mérites un amour

Le film navigue sans prévenir entre tendresse, ironie et désespoir. Tu mérites un amour évite l’écueil de la pure mélancolie : il est traversé d’élans de vie, de sensualité, de légèreté même. Herzi ne cherche pas à figer Lila dans un rôle de victime. Elle est une femme en mouvement, dans tous les sens du terme.

L’amour contemporain au prisme d’un chagrin : un miroir générationnel

Lila ne pleure pas seulement un homme. Elle pleure une version d’elle-même, idéalisée, amoureuse et confiante. Le film capte à merveille ce moment de flottement où l’on sait que l’autre ne nous mérite pas, où on réalise la toxicité d’une relation, mais où l’on continue malgré tout à attendre que la personne revienne, qu’elle nous reprenne. Parce que le manque est plus fort que la lucidité. Parce que l’amour est une habitude, un ancrage, un miroir. Et parce que dans le désamour, il y a souvent d’abord une perte de soi.

Hafsia Herzi filme cette dérive post-rupture avec un regard générationnel percutant et réel. Lila traque des signes, oscille entre détachement affiché et espérance fébrile. Elle essaie de ne pas sombrer, de rester en mouvement, de multiplier les liens pour ne pas tomber seule. C’est un type de deuil moderne qu’elle traverse, un désamour contemporain où l’indépendance proclamée cohabite avec un besoin d’amour immense.

Tu mérites un amour

Tu mérites un amour n’est pas un récit de reconstruction, comme on peut en voir souvent au cinéma. C’est surtout une errance. Il ne cherche pas à montrer une héroïne qui doit passer à autre chose et qui y parvient. C’est un film qui accompagne. Il montre ce que c’est que survivre à l’amour quand on n’a pas les bons mots, ni les bonnes armes. Et ce qui en émane n’est pas du désespoir. C’est la douceur. Celle d’un cinéma qui prend soin, qui regarde sans juger. Celle d’un film qui ne cherche pas à séduire, mais à rester juste ce qu’il est. 

Dans ce premier film sincère et très généreux, Hafsia Herzi parvient à transformer une douleur intime en matériau universel. Elle capte quelque chose de rare : le désordre amoureux dans toute sa vérité, que l’on a tous vécu, sans morale nécessaire, sans fin édifiante, mais avec cette conviction bouleversante quand on perd pied, même à terre, on mérite d’être aimé. Et peut-être surtout à ce moment-là.


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